Portrait de Françoise Chandernagor
©Catherine Hélie

Culture

Françoise Chandernagor : souvenirs palaisiens

À l'occasion de la sortie du dernier Palaiseau Mag (mars 2020), vous avez pu découvrir l'interview exclusive d'une Palaisienne de renom, Françoise Chandernagor, romancière et vice-présidente de l'Académie Goncourt... Pour prolonger le plaisir de sa lecture, découvrez l'intégralité de cet entretien.

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Interview exclusive

Romancière et vice-présidente de l’Académie Goncourt : Françoise Chandernagor, la "Sans Pareille".

Du boulevard Bara à l'impasse des Vhernes, en passant par l'emblématique rue de Paris, elle en a longtemps parcouru les sentiers, les passages, les ruelles... de cette ville où elle est née et a vécu plus de 20 ans. D'ici à la Creuse, sur les terres familiales, son chemin aura souvent croisé celui d'une autre romancière, "un modèle", George Sand. 

Au-delà du simple clin d’œil à la Journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars prochain, le Palaiseau Mag met ce mois-ci à l’honneur une Palaisienne de renom. Native de Palaiseau, femme de lettres connue et reconnue dans le monde entier avec plus d’une quinzaine d’ouvrages publiés, membre éminent de l’Académie Goncourt, elle nous livre avec émotion quelques souvenirs de ses tendres années à Palaiseau. Alors, une petite ville de 8 000 habitants…

  • Vous êtes née à Palaiseau, le 19 juin 1945, combien de temps y avez-vous vécu ?

J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 20 ans. Mes études m’ont ensuite éloignée, puis je me suis installée à Paris, mais ma famille est toujours restée ici. J’ai longtemps partagé mon temps entre Palaiseau et la Creuse, car je suis issue d’une famille de maçons creusois. Mon grand-père et son frère ont d’ailleurs participé à la construction du métro parisien avant la Première Guerre Mondiale avant d’être mobilisés tous les deux. Après ce conflit, ils ont été sollicités pour reconstruire les régions touchées par les bombardements comme le Nord, l’Aisne, la Picardie… Une fois la reconstruction achevée, ils sont partis s’installer là où il y avait du travail, en l’occurrence en banlieue parisienne, à Palaiseau à la fin des années 20, avec leurs épouses et leurs enfants. Certains sont même nés ici. Sont venus à leur suite des cousins, des gens du village. Une colonie creusoise s’est peu à peu implantée dans la région. Je pense qu’au début, ils habitaient la rue de Paris, puis mon grand-père a acheté un petit bout de terrain boulevard Bara. Il a construit la maison progressivement avec une première pièce à vivre en bas (qui est devenue aujourd’hui le garage), puis les étages se sont montés au fil des années et des moyens. Cette maison où je suis née, au 29 boulevard Bara, est aujourd’hui habitée par mon neveu et mon beau-frère, et auparavant par ma sœur qui nous a quittés l’an passé. Au bout de plusieurs années, mes parents ont pu louer puis acheter une maison, Impasse des Vhernes, près de ce qui était alors la gare de marchandises.

  • De ces années palaisiennes, quels sont vos souvenirs les plus marquants ?

Oh, il y en a beaucoup ! D’abord, j’y ai fait ma scolarité à l’école Jules Ferry (alias Ferry-Vaillant aujourd’hui). Je me souviens aussi d’avoir pratiqué la gymnastique à l’Amicale laïque, la danse à la salle paroissiale… À l’époque, il n’y avait pas encore de collège ou de lycée, sinon à Sceaux. À seulement 10 ans, je faisais donc près de trois heures de transport par jour, avec à l’époque trois changements de train ! De Palaiseau, j’ai évidemment connu les champs de fraises, les dernières fermes sur le plateau.

Parmi les souvenirs marquants, je me souviens qu’il n’y avait pas eu immédiatement l’eau courante chez mes parents, il fallait donc que j’aille à la pompe à main, et il fallait l’amorcer quarante fois avant de pouvoir en recueillir l’eau ! Imaginez que nous n’avons eu le chauffage central que lorsque j’ai eu 17 ans. Palaiseau était à l’époque une ville assez pauvre. Le nom du « Bout galeux » témoigne d’ailleurs de cette pauvreté. C’était la « banlieue rouge » … Les cours que vous devinez par-delà les porches d’entrée dans la rue de Paris étaient d’anciennes fermes. Dans mes promenades, il m'arrivait souvent de longer la maison de George Sand. Soit dit en passant, ma maison familiale dans la Creuse se trouve seulement à 40 km de Nohant (la demeure de l’écrivain). J’ai d’ailleurs rencontré, petite, la petite-fille de cet immense écrivain. Pour moi, George Sand, c’était la voisine partout ! (rires) C’est un modèle qui a nourri ma vocation, car je ne connaissais alors aucun écrivain, aucun journaliste – bref, personne qui travaille avec sa plume !

  • Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette ville où vous avez grandi ?

J’ai vu construire à Palaiseau les premiers immeubles Manéra à partir de 1954-1955, je crois. C’était la première fois que je voyais des maisons sans toit. C’était si surprenant que je n’y croyais pas ! Mon grand-père louait également un grand potager qu’il a dû abandonner pour permettre les constructions d’immeubles dans le parc d’Ardenay. Même chose au Pileu, où il louait un verger. Palaiseau s’est évidemment beaucoup transformée en passant de 8000 à 35000 habitants !

La dernière fois que j’y suis venue, c’était l’an dernier pour l’enterrement de ma sœur dans le caveau familial. Aujourd’hui, il est frappant de réaliser qu’il n’y a pratiquement plus de Creusois à Palaiseau. Globalement, je garde le souvenir d’une vie de village sillonné par de multiples sentes, ruelles, passages, et d’une rue de Paris entièrement pavée…

  • Des lieux palaisiens vous ont-ils inspiré dans votre œuvre ?

Il y a une trilogie que je devrais prochainement ressortir, La Sans Pareille, qui se déroule depuis la Deuxième Guerre Mondiale jusqu’au début des années 80, notamment dans les milieux politiques. L’héroïne vient d’un endroit appelé Évreuil dont les descriptions, au fur et à mesure que l’urbanisation s’accélère, sont très inspirées de Palaiseau et Massy.

Le roman évoque les mutations que j’ai connues de la banlieue parisienne, du simple bourg rural à la ville « moderne ». Il y avait encore, avant ces grandes transformations, les odeurs de campagne au printemps. On pouvait sentir la terre. Aujourd’hui, quand je vais dans la rue de Paris, je ne la reconnais pas. D’ailleurs, la mairie se situait à l’époque sur la place du marché. L’actuel hôtel de ville était encore dans mon enfance un hôtel particulier du XVIIIe siècle qui avait appartenu à François Tronchet, procureur au Parlement de Paris, qui fut, non sans courage, l’un des avocats de Louis XVI à son procès.

  • Vous qui avez été la première femme à sortir major d’une promotion de l’ENA, et qui avez souvent écrit sur le destin de femmes qui ont fait l’Histoire, que signifie pour vous cette journée internationale de mobilisation pour les droits des femmes ?

Même si ce n’est pas une journée qui changera la face du monde, la situation des femmes occidentales a quand même beaucoup évolué depuis ma jeunesse. Grâce à un certain nombre de luttes. Imaginez qu’à l’époque où j’ai fait l’ENA, le concours de Normal Sup n’était même pas mixte. HEC et l’École polytechnique n’étaient pas ouvertes aux femmes. Tout cela n’est pas si vieux et montre à quel point les évolutions ont été importantes. Je crois moins à l’impact médiatique d’une journée comme celle-ci qu’aux modèles que l’on peut suivre – comme George Sand ou encore Mme de Maintenon, que j’ai complètement réhabilitée aux yeux de l’Histoire. Pour ma part, j’ai été la première femme admise dans certaines hautes fonctions ou lieux. Par exemple, au Siècle qui était une espèce de club de décideurs politiques, de chefs d’entreprises, où j’ai été la première femme à entrer avec la journaliste Christine Ockrent.

Dans ce combat des femmes pour la reconnaissance de leurs droits, il ne faut pas oublier cependant que beaucoup d’hommes se sont battus à nos côtés. Par exemple, on peut citer Michel Debré qui a voulu que l’ENA, puis Polytechnique soient ouvertes aux femmes, mais aussi l’Assemblée Nationale à 95 % masculine qui a voté en faveur de la pilule ou de l’avortement. Mais, sur le plan symbolique, la journée de la fête des mères compte plus pour moi que la journée des femmes. Je suis plus touchée si mes enfants y pensent, que pour mon propre anniversaire. Parce que ce n’est pas rien d’être maman ! C’est une autre forme de création, et pas la moindre ! Maintenant, avec dix petits-enfants, je cultive l’art d’être grand-mère…

  • Sur quel projet de livre travaillez-vous actuellement ?

Il s’agit du troisième volume d’une trilogie La Reine oubliée, commencée avec Les enfants d’Alexandrie et Les dames de Rome, qui s’intitule L’homme de Césarée et traite de la destinée de la fille de Cléopâtre. Encore un destin de femme…

Quelques dates repères

  • 1945 : Naissance à Palaiseau.
  • 1968 : Première femme sortie major de l’ENA.
  • De 1969 à 1994 : Elle occupe plusieurs fonctions au sein de différentes administrations, notamment au Conseil d’État, et s’engage à titre bénévole auprès d’organismes caritatifs dont la Fondation de France.
  • 1981 : Publication de son premier roman « L’Allée du Roi », un succès international qui lui vaut le Prix des ambassadeurs.
  • Depuis 1995 : Membre, puis vice-présidente de l’Académie Goncourt.
  • 2007 : Officier de la Légion d’honneur.
  • 2012 : Prix Palatine du roman historique.
  • 2014 : Grand-croix de l’Ordre national du Mérite.