Sciences

Augustin Berque

Géographe, orientaliste, Lauréat du Prix de Fukuoka 2009 et du Prix Cosmos 2018

Ce sont ces liens, à la fois écologiques, techniques et symboliques, qui structurent l’existence humaine, et non pas l’abstraction du dualisme moderne.

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Vers un nouveau paradigme

Géographe, orientaliste et Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de 1979 à 2011, le Lauréat du grand Prix de Fukuoka pour les cultures d’Asie 2009 et du Prix Cosmos 2018, surnommé “le  Nobel d’écologie”, Augustin Berque, est reconnu à travers le monde comme l’un des grands théoriciens de la mésologie.

Interview de la voix off du film documentaire Milieu.

  • Qu’est-ce que la mésologie ?

La mésologie, science des milieux, est d’abord une écophénoménologie. Ses deux fondateurs sont Jakob Von Uexküll (1864-1944) et Watsuji Tetsurō (1889-1960). Elle repose sur deux principes. D’une part, tout être vivant est un sujet qui a sa propre perception du monde. D’autre part, les espèces s’élaborent elles-mêmes en construisant leur milieu à partir du donné environnemental.

Dans le cas de l’humain, l’anthropisation (par la technique), l’humanisation (par le symbole) et l’hominisation se sont entraînées réciproquement. Ce processus est la « trajection », une interaction incessante entre tout être vivant et son milieu.

Cette vision diffère profondément du néo-darwinisme, qui peut rendre compte de la stabilisation des espèces, mais pas de l’évolution. Celle-ci est plutôt une chaîne trajective, où, comme aurait dit Machado, « le chemin se fait en marchant ». Nous vivons tous en relation, à tous les niveaux, aussi bien physiologique que psychique.

  • La mésologie rejoint en cela la physique quantique ?

Heisenberg a écrit, dans La nature dans la physique contemporaine, que la science moderne ne pouvait plus se considérer comme spectatrice d’un objet qui serait la nature, parce que le fait même de l’observer modifie l’objet. On retrouve dans ce postulat le principe de la trajection en mésologie. Il faut comprendre que l’essence de l’objet (le sujet S en logique) est inatteignable, car sa réalité se trouve dans la manière de le saisir (c’est le prédicat P). La trajection est une suite de telles prédications, qui instaurent la réalité en chaîne trajective : l’histoire et l’évolution.

  • Par quels mystères, la vie est apparue et a évolué finalement ? 

François Jacob a montré que le nombre de combinaisons protéiques est tel que, si elles ne relevaient que du hasard, il faudrait plusieurs fois l’âge du système solaire pour en rendre compte. On a même pu calculer que, vu les 10130 combinaisons possibles, dont seule une infime partie est compatible avec la vie, si chaque atome de l’univers connu, soit 1080, faisait mille milliards d’opérations par seconde pour tester toutes ces combinaisons, il y faudrait plus de 1000 fois l’âge de l’univers. Ça n’est pas possible. Il y a quelque chose d’autre. On ne sait pas quoi encore, mais l’hypothèse de la mésologie est que la vie est en quelque sorte consciente du chemin qu’elle a parcouru.   

  • La mésologie serait-elle plus à même de résoudre la crise écologique ?

Plutôt qu’une nouvelle discipline, la mésologie est un paradigme visant à dépasser le paradigme moderne issu du XVIIe siècle avec le dualisme, dont le principe, posé par Descartes dans le « Discours de la méthode », affirme : « Je n’ai besoin d’aucun lieu pour être ». En d’autres termes, l’homme n’a besoin ni d’une terre ni de la Terre pour exister. Cette idéologie a produit corrélativement l’individualisme moderne et le ravage de l’environnement, réduit à un simple objet manipulable et utilisable à merci. L’époque est complexe. D’un côté, l’individu moderne s’abstrait de son milieu, mais de l’autre, contradictoirement, l’engagement écologiste lui fait reconnaître la nécessité de vivre avec les autres et de protéger l’environnement. Il nous faut reconnaître ce mouvement trajectif entre l’individuel et le collectif, pour finir par penser autrement.

  • Pour faire écho à l’un de vos ouvrages, avez-vous trouvé à Palaiseau, ce lien au lieu ?

Le lien au lieu et au milieu se manifeste à toute échelle, du local au planétaire. Si j’en suis devenu conscient au point d’en construire la théorie avec la mésologie, c’est sans doute parce que, a contrario, ma vie a été une suite de déracinements.

Je suis né au Maroc et ai passé mon enfance dans l’Atlas, que nous avons quitté pour vivre en Égypte. Devenu lycéen, j’ai dû partir à Paris, nouveau déchirement qui m’éloignait aussi de ma famille. Et une fois adulte, il y a eu cette alternance durant plus de vingt ans entre la France et le Japon, pays auquel je dois beaucoup. Si je suis venu à Palaiseau, il y a maintenant dix ans, c’est parce que mes petits-enfants habitent à proximité, à Villebon-sur-Yvette.

L’attachement à la famille fait partie du lien au lieu et au milieu. Ce sont ces liens, à la fois écologiques, techniques et symboliques, qui structurent l’existence humaine, et non pas l’abstraction du dualisme moderne.