Économie

Olivier Gossner

ÉCONOMISTE ET MATHÉMATICIEN, DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS

Nous avons fait le choix de ralentir notre activité économique pour sauver des vies.

Publié le

De la théorie des jeux au dépistage groupé

Économiste et mathématicien, Directeur du département d’économie de l’École polytechnique, Directeur de recherche au CNRS et professeur de mathématiques à la London School of Economics, Olivier Gossner revient dans cette interview sur la crise sanitaire mondiale, le déconfinement et les enjeux d’un dépistage groupé pour juguler le risque d’une deuxième vague épidémique. 

Hasard de la vie, s’il en est un pour un mathématicien, Olivier Gossner sourit de cette drôle de prédestination qui l’a vu grandir « sur les bords de l’Yvette, à Palaiseau, sous le plateau et l’École polytechnique » où il enseigne désormais, « même si, comme Pagnol, je suis né à Aubagne au pied du Garlaban » compare-t-il, amusé. Des bancs de l’école Deloges (Anne Frank aujourd’hui) et du collège Charles Péguy, à l’École normale supérieure à Paris, devenu chercheur et professeur, il aura d’abord multiplié les expériences à travers le monde, de l’Angleterre aux États-Unis en passant par Israël. Revenu depuis quelques années en France, « pour aider le système universitaire français à progresser vers les normes internationales », il a trouvé à l’École polytechnique un environnement stimulant pour développer ses travaux de recherche à l’interface entre deux disciplines, l’économie et les mathématiques, dans un domaine qui s’appelle la théorie des jeux. Pour faire simple, il s’agit de la modélisation mathématique de l’interaction entre les agents économiques, que ce soient des joueurs d’échecs, des investisseurs, des décideurs politiques ou des entreprises.

  • Pouvez-vous nous expliquer votre domaine d’études ?

O. G. : Avec la théorie des jeux, nous nous attachons à comprendre certains mécanismes au sein, par exemple, des marchés financiers, et les mathématiques sont un langage qui permet de formaliser les idées et d’en déduire toutes les conséquences. En d’autres termes, il s’agit de voir comment une hypothèse induit une conclusion.

Pour citer un exemple de notre quotidien, prenons l’attribution des places en crèches. De plus en plus de mairies mettent en place ce genre de dispositif où des algorithmes génèrent plusieurs scénarios possibles en fonction de la combinaison de différents critères. La théorie des jeux aide à la construction de bons mécanismes, ceux qui attribueront les places en crèche de la manière la plus satisfaisante pour les familles et pour les crèches, en prenant en compte les critères que la collectivité aura décidé de retenir.

  • Comment le Covid-19 a redéfini votre champ de recherches ?

O. G. : Il faut d’abord rappeler que l’économie, au sens le plus large, étudie l’allocation des ressources rares. Le Covid-19 pose beaucoup de questions d’ordre épidémiologique et médicale. L’économiste, lui, va s’intéresser aux problèmes de production et d’allocation des ressources, en l’occurrence le gel hydroalcoolique, les masques, les tests, etc … Concernant les tests, on sait qu’il est difficile de tester tout le monde, cela pose évidemment la question de la capacité à le faire et donc d’un système économique qui récompense la production de tests. Cela pose aussi la question de l’utilisation des tests : comment utiliser les ressources existantes de la manière la plus efficace possible.

L’économie, c’est aussi la science du compromis : on peut confiner tout le monde pour ralentir l’épidémie, mais cela engendrera un coût économique important. On peut aussi attendre l’immunité de groupe, mais à un coût humain considérable. En confrontant ces deux aspects, les ressources et le compromis, l’économiste cherche à dégager des solutions et envisager les pistes les plus viables. Il propose des scénarios, mais au final, la décision appartient aux citoyens et aux pouvoirs publics.

  • Pour faire face à cette crise sanitaire mondiale et au risque d’une 2ème vague, sur quelles pistes de réflexions ou solutions avez-vous travaillé ?

O. G. : Rappelons avant tout, pour resituer la gravité de cette pandémie d’un point de vue économique, que le coût du confinement que nous avons vécu consécutif au Covid-19, c’est 100 millions par heure ! C’est colossal.

Une des armes clefs pour lutter contre ce virus, c’est la capacité de tester les personnes pour isoler les sujets contaminés, afin qu’ils ne propagent pas la maladie autour d’eux. À partir de ce constat, je me suis interrogé sur la meilleure utilisation possible des tests. En l’occurrence les tests virologiques (PCR) qui permettent de détecter les personnes infectées. Le problème majeur est qu’ils sont rares et coûteux. Si bien que la solution du test groupé m’est apparue comme la meilleure option.

En résumé, il s’agit de combiner des échantillons individuels (à peu près une dizaine) sur lesquels on va faire un seul et même test. Cette méthode répond notamment à la déficience de nos moyens, soit la pénurie relative de tests. Dans de nombreux pays, notamment en Chine à Wuhan où l’épidémie a redémarré, ils ont opté pour ce dépistage groupé. Le risque d’une 2ème vague est à prendre au sérieux, en regard de nos expériences des grandes épidémies comme la grippe espagnole ou le SRAS. Pour juguler cette 2eme vague potentielle, l’OMS nous recommande de tracer et de dépister. Au-delà des ressources technologiques ou médicales, nous aurons aussi besoin de moyens humains importants pour mettre en place ces dispositifs.

  • Dans quelles mesures, cette crise mondiale sanitaire, mais aussi économique, remet-elle en cause notre vision de la société ?

O. G. : Les enseignements sont difficiles à retirer maintenant, car on aura besoin de recul. Je crois que, pour beaucoup, cette crise est ressentie comme une fragilité de notre système. Si on compare cette pandémie à celle de la grippe espagnole, du moins dans les pays occidentaux, le coût humain va être beaucoup plus faible et à contrario le coût économique plus fort. Tout simplement parce que nous avons fait le choix de ralentir notre activité économique pour sauver des vies. D’une certaine manière, c’est plutôt bon signe sur la capacité de nos sociétés à encaisser un choc comme celui-ci. Même si cette crise révèle aussi de terribles inégalités et la situation catastrophique de certains pays en voie de développement.

Repères

1969 : Naissance en 1969 à Aubagne

1995 : Agrégation de mathématiques

1996 : Doctorat, Université Paris 6, (Mention honorifique)

1998- : CNRS, actuellement Directeur de Recherche

2008- : Professeur de mathématiques, London School of Economics

2014- : Professeur et Directeur du département d’économie, École Polytechnique